La cuisine est lumineuse. Elle donne sur le jardin d’où ta mère peut voir ses enfants jouer à travers les larges fenêtres. Avant d’y accéder, on traverse le hall d’entrée en frôlant l’escalier qui monte vers l’étage. Les tapisseries sont défraîchies, l’escalier est imposant et surtout très raide. Il doit y avoir un salon au rez-de-chaussée et une salle à manger aussi, mais tu ne sais plus très bien à quoi ils ressemblent. Tu te souviens qu’à l’époque, tu étais une petite fille assez réservée et secrète. Le rêve prenait une grande place dans ta vie. Tu t’inventais une autre existence, avec un autre père. Pas une autre mère. Ta mère, c’était toute ta vie. En tous cas, elle en était le centre. Silhouette chétive et fragile, elle ressemblait à toutes les mamans. En mieux. Tu devais avoir entre 5 et 6 ans. En tous cas, ton petit frère n’était pas bien grand, quelques mois, un an tout au plus. Vous ressembliez à une famille parfaite. Mais les familles parfaites existent-elles vraiment ailleurs que dans les rêves d’une petite fille ?

Ce jour-là, ta mère était dans la cuisine, affairée au repas du soir. Tu jouais avec ton frère dans le couloir. Tu te souviens de son pijama blanc orné d’oursons marron vêtus eux-mêmes d’un pijama vert. Vous riiez. On n’entendait que vos rires dans la maison. Votre mère restait en silence, comme à son habitude. Et votre père brillait par son absence, comme à son habitude.

Puis, tu as commencé à monter les marches avec ton frère dans les bras. Une, puis deux, puis trois. Il bouge. Tu ris. Il s’énerve. Tu le sers plus fort. Et puis, en un instant, vous vous retrouvez tous les deux aux pieds du grand escalier. La tête de ton frère fait un bruit mat sur le carrelage. Tu retiens ton souffle. Il perd le sien. Ta mère accourt en hurlant. Elle ne t’a jamais frappée, mais ses mots ce jour-là font rougir ton oreille et ton cœur chavire. « S’il devient fou, ce sera de ta faute ! »

Un silence. Si long. Et puis les pleurs de ton frère qui vous le déchirent et vous le rendent, vivant. Puis, de nouveau, le silence de ta mère.

Durant les années qui suivent, tu surveilles constamment ton frère, la moindre de ses sautes d’humeur, sa plus petite colère, ses chutes, le développement de son langage. Cette phrase revient te hanter. Souvent. Et tu ne peux t’empêcher de te dire que sa folie douce, il te la doit en grande partie.

Quand, bien des années plus tard, tu oses enfin relater cet épisode à ta mère, elle ne s’en souvient tellement pas que tu ne peux t’empêcher de te dire que, finalement, tu préfères ses silences.

Atelier d’écriture, Pénestin, été 2019